Cette fille-là

L’autre jour, en discutant avec mon mari, sur le sujet “ME TOO”, je me suis surprise à lui répondre: “ Tu sais, si je devais te raconter toutes les fois où un mec s’est frotté à moi dans le RER, les fois où un gars m’a traité de laideron dans le bus parce que je l’ignorais, où un garçon m’a suivi pour avoir mon tel, m’a abordé dans les bois quand je faisais mon sport, a voulu me chauffer en boite en me serrant un peu trop fort, m’a dragué lourdement pendant mon stage de lycée… On en aurait pour un certain temps..”

Et j’ai repensé à cette fille-là.. Celle que j’étais.. et à mon histoire…

On peut penser ce qu’on veut de “ME TOO”.. On peut se dire que ça ne nous concerne pas vraiment.. Parce que nous, on s’en est sorties.. Parce que nous, c’est un peu moins grave que d’autres.. Parce que bon.. Est ce que notre comportement ou notre accoutrement ne les a pas un peu cherché? Et si on les empêche de nous importuner, que feront ils pour s’occuper, les pauvres?!…(poke C.Deneuve)..

Un jour, j’ai entendu Sophie Fontanel à la radio, parler de notre droit au refus et de cette espèce de culture de l’érection … Et j’ai continué à mouliner… 

Alors mon histoire, que je croyais digérée, assumée, que je pensais archivée.. Mon histoire m’a fait de l’œil.. Elle est désormais éclairée différemment.. Par ce phénomène de société, aussi par mon âge (bientôt 40) et enfin par mon statut de maman..

En maternelle, garçons et filles se mélangent.. Aucune différence de comportement, de traitement..

En primaire (non-mixte), les seuls garçons que je côtoie de près sont mes frères.. et leurs copains, autant dire que je n’y vois rien d’intéressant…

Au collège.. En 6ème, Anthony K. s’amuse à me faire des croche-pieds pour voir sous ma jupe et se moque de moi le reste du temps.. En 5ème, cheveux coupés-au-bol, me la joue “sportive” en jouant au basket.. En 4ème, j’attends désespérément la fin de mon traitement orthodontique.. de porter des lentilles de contact.. Bref.. De me transformer… J’ai un faible pour l’un des copains de mon grand frère.. Mais ils me surnomment Kurt (pour Kurt Cobain!) Finalement, c’est en redoublant ma 3ème que je deviens visible auprès des garçons…

Il me semble que d’une année sur l’autre, je passe de la rigolote acnéique à lunettes à la délurée sans les culs-de-bouteilles, avec une nouvelle coupe de cheveux … J’ai changé de camp.. Même si j’attendais ça avec ferveur, je crois que je n’y étais pas préparée.. (ma mère non plus d’ailleurs)

A cette époque-là, je crois dur comme fer à l’histoire de la chenille qui se transforme en papillon.. C’est un peu ce qui m’a fait tenir durant les années collèges… Ce mythe de la jeune fille qui ne ressemble à rien et qui après relooking, vaut le détour.. Vraiment, je m’y accrochais de toute mes forces… Comme si c’était une fin en soi, être remarquée par les garçons… On dirait un remake, un peu mauvais, un peu frenchie, de Grease ou Dirty Dancing, mes films cultes de l’époque…

J’ai pris la pilule très tôt… Pas pour coucher.. Non.. Pour les boutons d’acné.. Prescrite par ma dermato, qui m’a expliqué ce qu’était la Diane… Moi, j’ai juste entendu: “plus de boutons”.. Les lentilles de contact, c’est un gros effort de ma part.. Me mettre les doigts dans l’oeil.. Beurk! Mais j’aurai tout accepté pour pouvoir arrêter d’avoir à remonter sur mon nez ces satanés lunettes… Et les appareils dentaires… Ces engins de tortures nocturnes et diurnes qui vous offrent une chance de faire rentrer dans votre bouche ces énormes dents trop écartées…

Bref.. C’est un travail de longue haleine qui a commencé à porter ses fruits à l’été 1994, quand mes parents m’ont inscrit, 2 ans de suite, à un stage ado au club de plage.

Il s’appelle Yann, à peine la trentaine.. Il est beau, bronzé, musclé, il sent bon (XS de Paco Rabanne).. Il correspond en tout point au stéréotype du pompier, qu’il est dans la “vraie” vie.. L’été, il est le mono du groupe d’ados inscrits au club Mickey. C’est la première année que le gérant fait ça.. et c’est sa fille et son compagnon qui s’en occupent. On fait des activités vélo, visites, danses.. et des boums en fin de semaine.

Je crois qu’à peu près toutes les filles du groupe ont un faible pour lui.. De toute façon, c’est un peu l’âge où garçons et filles se découvrent, se rapprochent.. Tout en se moquant les uns des autres.. Dans les années 90, les réseaux sociaux n’existent pas encore.. tout est un peu plus lent, un peu plus innocent ou naïf ou les 2, ou les 3, ou c’est juste moi… Du coup, niveau communication, c’est pas trop ça.. mais ça reste assez inoffensif…

A cette époque-là, même si je me transforme.. Je ne me vois pas “jolie”.. A posteriori, je me rends bien compte que cette fille-là, sans être un top modèle, n’est pas un laideron.. ni obèse.. C’est un peu dommage de ne pas avoir été apaisée au sujet de mon physique, quelque part, j’aurai pu utiliser cette énergie à autre chose… Mais bon.. Dans ma famille, le physique n’est pas une priorité, ce n’est pas un sujet primordial, donc peu abordé…
Dans les livres ou les films, on parle souvent des premières érections masculines, mais jamais, ou très peu du corps féminin qui s’éveille.. Si le mien évolue comme je le souhaite tant, je découvre aussi les premiers émois.. Je ne sais pas ce qui se passe en moi..

Personne ne m’a expliqué.. Je ne viens pas d’un milieu particulièrement bourgeois.. Cela dit, j’ai été plutôt “protégée”.. avec quelques zones d’ombres sur certains sujets.. Bien sûr, j’ai bien le béguin pour un garçon de notre groupe d’ado. Mais il y a en plus une sorte de sensualité, quelque chose d’impérieux…. un besoin charnel s’impose à moi et je ne sais pas quoi en faire.. Je ne peux pas me confier à mes parents.. sans parler de mes frères… Mes copines ne semblent pas tourmentées comme moi.. Alors, je me tourne vers Yann..

Si je m’étais tue, j’aurai probablement découvert par moi-même certaines choses et d’autres avec un premier flirt estival.. Cet été-là, l’été où j’ai parlé avec Yann, Doc Gyneco chantait: “viens voir le docteur”, qui connait les paroles, connaîtra mon histoire… 

Je ne plaisante pas.. Mes copains de plage sont, selon lui, trop inexpérimentés, trop indécis.. Lui saurait faire, il saurait m’apprendre.. Il avait 30 ans, j’en avais 15. J’aurai aimé dire qu’il a été mon Pygmalion et que durant de nombreuses heures, nous avons procédé avec délices à mon initiation sexuelle.. Un peu comme un roman à l’eau de rose, où l’homme peut tout et la femme, une belle poupée chiffon qui ne sait rien..

La vérité, c’est qu’il ne m’a rien appris du tout. Même à ce moment-là, je perçois bien le fiasco.. J’ai vu le loup pendant quelques minutes.. et certes, cela répond à certains de mes fantasmes.. Mais où est le plaisir? Où est le partage? A cet instant précis, il n’y a qu’un homme au sexe levé qui satisfait à ses propres pulsions. Et je ne dois pas être la seule à avoir vécu ça avec lui, vu son expertise en la matière. Le seul avantage que j’y vois est d’avoir perdu ma virginité d’une façon tout à fait indolore.. Je n’ai rien senti. Cette première fois ne m’a fait ni du mal, ni du bien.

La suite n’a pu être que logique… L’année qui suivit cet été-là fut assez particulière. J’ai toujours pensé que toute cette histoire était assumée, que c’était un choix que j’avais fait.. Même lorsque deux ans après, le commissariat du coin nous a convoqué, ma mère et moi, pour témoigner dans le cadre d’une plainte d’une de mes anciennes copines de plage.

Comme il n’avait pas utilisé de préservatif, j’ai voulu faire un test HIV. Sauf que n’étant pas informée de l’existence de centres de dépistages anonymes et gratuit, qui ne devaient pas être nombreux à l’époque, j’ai fait la prise de sang dans le labo d’analyse qu’un copain connaissait.. Il a fallu donc que je fournisse un numéro de sécu et que je paye… Je n’avais ni l’un ni l’autre.. Quand j’ai raconté à ma mère que j’avais eu un rapport sexuel non protégé avec l’un de mes copains de plage, elle ne m’a pas cru. Je ne suis pas une bonne menteuse.. Elle a fini par “enquêter” elle-même; et c’est en perquisitionnant au domicile de Yann, que les policiers ont retrouvé une lettre de ma mère, qui l’accusait d’avoir abusé de moi.

Elle a hésité à m’en parler.. C’est l’année de mon bac.. Mes parents divorcent.. Un garçon de ma promo vient de se suicider.. Année “un peu” difficile…

Mais, en réalité, elle n’a pas vraiment le choix.. Les policiers nous ont entendues toutes les deux, séparément. Je ne sais pas ce qu’elle leur a raconté; d’ailleurs, je ne sais même pas le contenu exact de sa lettre..

Je me souviendrai toujours de la policière tapant sur son vieil ordinateur avec les 2 index.. L’entretien fut long et fastidieux. La plainte qui avait tout déclenché ne m’a pas été clairement expliquée.. Une fille du club ado, que je ne côtoyais pas vraiment, avait déposé plainte pour attouchements ou quelque chose du genre contre Yann.. La lettre de ma mère leur semblait assez explicite mais il leur fallait déterminer si mon expérience était vraiment similaire à la sienne.

A ce moment-là, je ne parle pas de viol. J’ai voulu assumer mes actes parce que je me voyais totalement responsable de ce qui s’était passé. Il aurait pu en être autrement parce que personne ne m’a forcé à rejoindre Yann ce soir-là. Jamais il ne m’a menacé, ni violenté…

Aujourd’hui, je ne parlerai pas de viol non plus. Ce que je ressens maintenant, ce n’est pas du regret, ce n’est pas de la colère.. En fait, je pense que j’ai passé l’âge pour que cela m’affecte réellement. Quelque part, tout ce que j’ai vécu par la suite, le bon comme le moins bon, découle de ce moment et participe à ce que je suis aujourd’hui.

Mais…

Il avait 30 ans, j’en avais 15. Son rôle était d’encadrer des mineurs durant certaines activités organisées par un club de plage. S’il pouvait tout à fait sympathiser avec les adolescents dont il avait à la charge, donner des conseils sexuels et les mettre en pratique était en dehors de ses fonctions… Avec ma casquette de femme de 39 ans, 2 fois maman, je sais aujourd’hui qu’on peut probablement qualifier ce qu’il a fait d’”abus de confiance / de faiblesse d’une mineure”.

Qui aurait pu m’expliquer que ce qui s’était passé n’était pas dans l’ordre des choses? La réaction maternelle fut un peu trop excessive pour que j’entende quoique ce soit.. Et la policière qui a tapé ma déposition s’est abstenue de tout commentaire. Quels adultes pour m’alerter avant? Pour m’aider après?

J’aurai donc mis 24 ans pour voir ce qui s’est vraiment passé ce jour-là, 24 ans pour voir que cela n’aurait jamais dû être, 24 ans pour ne pas me voir comme coupable. En vieillissant, et en observant notre société évoluer avec “ME TOO”, j’ai pu appréhender ce que j’ai vécu alors que mon corps l’avait compris bien avant moi puisque j’ai souffert de vaginisme durant l’année qui suivit.

Existe-t-il un délai de prescription pour parler, pour comprendre, pour accepter?

Cette idée de la femme qui cherche ce genre de problèmes, autant dire: la femme pécheresse, est tellement ancrée dans nos esprits. J’étais persuadée que j’avais eu ce que j’avais demandé, ni plus, ni moins.. J’étais fautive. Je ne pouvais donc que m’en prendre à moi-même. Je crois que durant tout ce temps, dans ma tête, je n’ai jamais vraiment accusé Yann de quoique ce soit.

Et pourtant! J’avais 15 ans, ma seule faute a été d’avoir parlé avec la mauvaise personne.

Depuis quelques jours, je me demande s’il y en a eu d’autres après moi.. ou tout du moins après la plainte de cette fille-là que je connaissais peu, mais qui a eu le courage de parler et qui a compris tout de suite ce qu’il était. J’espère de tout mon cœur qu’elle aura été entendue et qu’il n’aura pu recommencer. Mais j’en doute..

Qu’elle sache, cette fille-là, qu’elle n’est plus seule.

2 commentaires

  1. Ton témoignage est superbe et très poignant.
    Nous sommes dans une culture du désir et du pouvoir masculin, et effectivement les frontières du consentement sont floutées
    Effectivement le phénomène MEETOO a le mérite d’exister et de faire réfléchir. M’est revenu en pleine face récemment une visite chez une gynéco (moment de ma vie que j’avais complètement oublié) qui était clairement des violences… Parfois ce ne sont donc même pas des hommes

    Aimé par 1 personne

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